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Nico d'Estais (09) : De McKinsey au Vendée Globe, la passion de la voile au service des autres
Après un passage par le conseil en stratégie, Nico d’Estais (09) s’est lancé dans la voile en partenariat avec Café Joyeux. Fort de ses premiers succès, il se tourne désormais vers le Vendée Globe. Rencontre avec un navigateur à la fois ultra-analytique et profondément passionné.
Comment as-tu découvert la voile ?
J’ai découvert la voile tout petit, avec des stages d’optimist à Larmor Baden, dans le Golfe du Morbihan. Mes parents y ont une maison de vacances et nous emmenaient chaque année en croisière. La voile faisait partie de notre famille : mes parents se sont rencontrés dans le club de voile de leur école de commerce, et mon grand-père était un passionné, mécanicien de la marine marchande, qui construisait des dériveurs dans son jardin en Normandie. À 6-7 ans, je rêvais déjà de devenir navigateur.
Un souvenir marquant de mon enfance, c’est une cassette du Vendée Globe 1996 que je visionnais en boucle. À 6 ans, mes parents m’ont emmené écouter une conférence de Titouan Lamazou, vainqueur du premier Vendée Globe. Je me souviens encore de sa passion, comme si c’était hier. Et puis, il y a eu le Vendée Globe 2000, où Ellen MacArthur a terminé deuxième à seulement 24 ans. Autant de moments fondateurs qui ont nourri ma vocation.
Peux-tu nous parler de ton parcours ?
J’ai passé une grande partie de mon enfance à l’étranger, à Londres et à Tokyo. Cela m’a certainement ouvert l’esprit et si j’aime la course au large, c’est aussi parce que le terrain de jeu est mondial. En revenant en France, j’ai intégré Franklin, où j’ai commencé à skipper pour le Trophée des Lycées en seconde, première et terminale.
Après le bac, mes parents m’ont encouragé à poursuivre de bonnes études. Cela n’a pas été un gros sacrifice, certes je voulais être navigateur professionnel, mais j’étais aussi très bon élève et cela m’a toujours intéressé. J’ai donc fait une prépa à Stanislas à Paris, puis un cursus d’ingénieur à Cambridge, et enfin un master au MIT, où j’ai beaucoup profité des dériveurs mis à disposition des étudiants. À 23 ans, diplôme en poche, j’ai décidé de me lancer dans la course au large en participant à la Mini Transat, une transatlantique en solitaire sur des tout petits bateaux de 6.50 mètres.
Que t’a apporté ta première Mini Transat ?
La Mini Transat est un passage obligé très formateur pour les grands navigateurs en solitaire, un peu comme le kart pour la formule 1 ! On navigue sur des petits bateaux de 6,50 mètres, peu coûteux, mais les mêmes fondamentaux que dans le Vendée Globe sont présents : une véritable gestion de projet, une isolation totale du monde extérieur, seul face à soi-même, sans téléphone ni assistance. À tel point que j’ai appris les attentats du Bataclan lorsque je suis arrivé en Guadeloupe à la fin de la course, complètement coupé de l'actualité. J’ai aussi raté ma cérémonie de remise de diplôme !
Ce fut aussi une aventure pleine de galères. Le bateau a pris l’eau et a failli couler au large du Portugal, et j’ai dû barrer pendant trois jours sans pilote automatique.
J’ai même eu des hallucinations, me souvenant très clairement avoir vu mon petit frère sur un zodiac ! Lors de la deuxième étape, le gouvernail s’est cassé. Incapable de diriger le bateau, je me suis retrouvé à la dérive toute une nuit, le temps de démonter, réparer et remonter le système. Mes proches, que je ne pouvais pas contacter, mais qui pouvaient suivre la position du bateau, ont été extrêmement inquiets en me voyant dériver. C’est souvent signe que le navigateur est tombé à la mer.
Mais cette Mini Transat a été une vraie révélation : je savais que c’était là que je voulais être. J’ai terminé 9e sur 35, avec un vieux bateau, ce qui était déjà une belle performance.
J’ai également pris conscience qu’il était prématuré de me lancer à 100% dans une carrière de course au large. Cette mini-transat m’a fait réaliser à quel point une grande part du succès se joue à terre, que ce soit pour trouver les bons partenaires, attirer les sponsors ou savoir communiquer efficacement.
Et les carrières de navigateurs sont fragiles et peu nombreux sont ceux qui en vivent. J’ai donc décidé de m’installer à Paris et de travailler comme consultant chez McKinsey pour me donner un filet de sécurité.

Consultant chez McKinsey, navigateur… un grand écart ?
J’ai adoré mon travail chez McKinsey et y suis resté 5 ans. Ce fut une expérience incroyable, avec des projets stimulants et des gens très brillants. Mais en 2019, après deux ans de conseil, j’ai décidé de participer à une deuxième Mini Transat, en parallèle de mon job. Le rythme était insoutenable, avec quasiment tous mes weekends en entrainement en Bretagne et n’ayant pas le temps de chercher des sponsors. Je dépensais presque tout mon salaire dans mon bateau. Cette fois, j’ai fini 2e sur 55, ce qui m’a conforté dans l’idée que j’avais ma place dans ce milieu.
L’année suivante, la crise du Covid a compliqué mes projets. C’était le pire moment pour démissionner et chercher des sponsors pour une nouvelle course au large. J’ai donc attendu 2021 pour faire le grand saut et devenir marin professionnel à plein temps, avec l’objectif de participer à la Route du Rhum en 2022.
Qu’est-ce qui t’attire dans la voile ?
L’humilité, le dépassement de soi, l’aventure, la compétition sont des valeurs qui m’inspirent dans l’univers de la voile.
Et l’esprit solidaire qui y règne me touche particulièrement : en mer, tes concurrents sont les premiers à venir à ton secours si tu rencontres un danger. La voile est aussi un sport propre, sans dopage, sans triche, bon enfant et c’est quelque chose qui me tient à cœur.
Et puis la course au large donne un sentiment de liberté totale. Alors certes, j’ai divisé mon salaire par 4, mais ce métier est une telle passion. Même si je pense que j’aurai une vie après la voile. C’est une existence qui demande un engagement tellement énorme, de soi-même et de son entourage.
Aujourd’hui, je ne me pose pas de questions, je donne tout. Et je peux me le permettre grâce à mon filet de sécurité, hérité de mon travail de consultant. Mais je ne ferai pas six fois le Vendée Globe. Un jour, j’aimerais racheter une entreprise en Bretagne et m’investir dans l’économie de manière plus concrète

Tes modèles en voile ?
Mon modèle, c’est vraiment Ellen MacArthur. C’est elle qui m’a donné envie de me tourner vers la mer. Je suis aussi très proche de Clarisse Crémer et Tanguy Le Turquais, deux amis et navigateurs du Vendée Globe 2024-2025. Leur parcours est une grande source d’inspiration. Clarisse, avec son ascension fulgurante, me pousse à me surpasser, même si, parfois, se comparer à elle n’est pas toujours facile ! Tanguy, quant à lui, est un peu comme un grand frère, toujours prêt à me conseiller.
Et nos bateaux portent tous deux les couleurs d'associations à vocation sociale : lui, avec Lazare, qui favorise les colocations solidaires entre sans-abris et jeunes actifs, et moi, avec les Cafés Joyeux.
Et la rencontre avec les Cafés Joyeux ?
La voile fait partie intégrante du projet des Cafés Joyeux. Lors de la Route du Rhum 2018, Sidney Gavignet, qui portait leurs couleurs, a remporté la première place de la classe Rhum Mono, et c’est là que j’ai découvert leur projet.
Lors de ma participation à la Route du Rhum 2022, l’un de mes sponsors a financé la moitié du budget en acceptant de donner la visibilité à une association. C’est alors que j’ai proposé aux Cafés Joyeux de porter leurs couleurs sans contrepartie financière.
Je suis particulièrement touché par ce projet, qui emploie des personnes en situation de handicap dans des cafés-restaurants. Ayant eu beaucoup de chance dans la vie, et beaucoup reçu, j’ai aujourd’hui envie de donner en retour. J’ai eu l’occasion d’emmener plusieurs fois des serveurs de Café Joyeux en situation de handicap en mer, et ces moments ont été à chaque fois inoubliables pour nous tous.
Quel genre de marin es-tu ?
Je suis très rationnel et analytique. Je me sens plus à l’aise au large, dans les longues courses en solitaire que sur les parcours côtiers techniques. Je suis du genre à garder mon calme dans l’adversité, et je ne suis pas du tout tête brûlée.
Le monde de la voile est divisé en deux catégories : les « pilotes », hyper talentueux, qui ont grandi dans le milieu de la voile et ont souvent été repérés dès leur jeunesse, et ceux comme moi, plus entrepreneuriaux, qui gèrent aussi la partie business et communication à terre.

Parle-nous de ta préparation pour le Vendée Globe 2028-2029.
Ce sera mon premier Vendée Globe, donc soyons réalistes : mon objectif n’est pas de le gagner, mais plutôt d’acquérir de l’expérience et de raconter une belle histoire en portant les couleurs des Cafés Joyeux.
Il faut aussi comprendre que, pour espérer gagner le Vendée Globe, sauf exception, il vaut mieux faire partie des navigateurs pilotes, comme je l’ai évoqué précédemment, et disposer d’un bateau ultra performant. Construire un bateau de dernière génération dans la catégorie IMOCA, propre au Vendée Globe, représente un investissement de 8 millions d'euros pour sa construction, plus environ 3 millions chaque année pendant les quatre ans de préparation. Pour ma part, je vais racheter un bateau d’occasion ayant déjà participé plusieurs fois au Vendée Globe, ce qui est presque 10 fois moins cher. Ca suffit pour participer à cette course mythique !
Paradoxalement, pour être au départ dans 4 ans, la course a déjà commencé ! Avec Café Joyeux, nous sommes à la recherche d’entreprises mécènes pour nous offrir cette formidable campagne de communication qui permettra de faire rayonner notre mission : l’inclusion du handicap par le travail en milieu ordinaire. On a déjà rassemblé un groupe d’entreprises mécènes qui nous soutiennent depuis quelques années en Class40 (notamment Accor, Fibus, Monin et Daphni) auxquelles se sont greffés des nouveaux venus (Castorama). Il nous manque encore quelques financements pour franchir le cap et passer dans la catégorie IMOCA : avis aux amateurs si certains ont des idées ou des contacts, qu’ils n’hésitent pas !
Viendront ensuite le montage de l’équipe (ce qui représente une petite dizaine de personnes), la préparation du bateau, les entraînements sur l’eau et enfin les premières courses de qualifications ! La prochaine échéance sera la Transat L’Or le 26 octobre prochain et ensuite la Route du Rhum l’année prochaine.
Et enfin, que t’a apporté Franklin ?
Mes meilleurs souvenirs à Franklin ce sont surtout les activités extra-scolaires. J'ai noué des amitiés que je garde encore ! Les Trophées des Lycées 2007, 2008, 2009 (régate annuelle où chaque lycée pouvait envoyer un bateau) avec mon équipage. L’Equipe de rugby à 7 et les voyages scolaires : Mont Saint-Michel, Classe verte en 1ère dans le Vercors, Pèlerinage à Lourdes.
Et je dois dire que le côté académique de Franklin m’a beaucoup servi pour la suite (rigueur du raisonnement, travail, excellence, tout ça) avec des supers professeurs et un niveau d'exigence élevé. Je pense que ça m'a ouvert toutes les portes pour la suite... D'ailleurs ma petite fierté c'est d'avoir eu la meilleure note au bac mon année !

« Nico a coché toutes les cases d'un parcours d'excellence puis a décidé de quitter la voie royale pour mettre sa passion au service des Cafés Joyeux. Je suis très heureux d’embarquer avec lui dans cette aventure à impact, et pleine de sens ! »
Yann Bucaille (88), fondateur des Cafés Joyeux
Ses courses nautiques : historique et classement
Classe Mini
- 2015 : 9e Mini Transat
- 2018 : 3e Les Sables d'Olonne - Les Açores - Les Sables d'Olonne
- 2019 : 2e Mini Transat
Class40
- 2022 : 15e Route du Rhum
- 2024 : 4e Transat Anglaise (Lorient - New York)
Propos recueillis par Hélène Dupuy (04)
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