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Homélie de la messe du 15 mars

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Homélie
pour la messe annuelle des anciens élèves
de Franklin – Saint-Louis de Gonzague
et de leurs familles
15 mars 2025

 

Le père François Boyer-Chammard m’avait confié le témoignage que lui avait donné un officier français, au temps de la guerre d’Algérie, au tout début des années 1960. Cet ancien élève de Franklin, en permission à Alger, venant des combats du bled, était allé se confesser auprès d’un prêtre pied-noir, en faisant cet aveu : dans le contexte d’affrontements violents, il ressentait un début de haine pour ses adversaires. Le prêtre l’avait interrogé : « vos ennemis, ce sont bien les fellaghas, les musulmans du FLN ? ». Sur la réponse positive du pénitent, le prêtre, natif d’Algérie, lui avait répondu : « dans ce cas-là ce n’est pas un péché ». Sur quoi notre ancien élève lui avait rétorqué : « Mon père, je ne vous demande pas votre avis, je vous demande l’absolution ». Illustration d’une douloureuse réalité. Dans les temps de violence, il n’est facile ni pour un officier, ni même pour un prêtre, ni pour le chrétien de base, d’accueillir l’enseignement du Christ Jésus : « Vous avez appris qu’il a été dit : ‘’tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’’. Eh, bien moi, je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent afin d’être vraiment les fils de votre Père des cieux », de votre Père qui est Dieu.

Cet évangile, cette exhortation du Seigneur Jésus sont d’une vibrante actualité. Tant dans le domaine international, local qu’ecclésial.  

Au plan international, alors que les armes parlent en Ukraine, au Liban,  à Gaza, au Soudan, les menaces de guerre se font entendre, entre la Chine et Taïwan ; dans le Pacifique on renforce la puissance militaire, et en Europe on veut se réarmer rapidement. Dans bien des pays, les chrétiens sont persécutés et subissent violence. Les ennemis de nos amis ne sont-ils pas nos ennemis ? A l’intérieur des pays d’Europe, en France en particulier, terrorisme et insécurité, sans doute plus ou moins liés à l’immigration, constituent un horizon de violence. Dans notre pays, et en bien d’autres nations de la vieille Europe, au sein du monde politique, trop souvent , l’invective tient lieu de discours ; une grande part des populations sont dans la défiance, dans le refus du dialogue, du compromis, des coopérations, les extrêmes de tous bords s’excitent. La post-vérité trouve un large champ dans les relations internationales, des chefs d’Etat peuvent mentir allègrement,  l’affirmation réitérée du faux tient lieu de vérité. Dans l’Eglise elle-même, les violences, les abus n’ont pas été absents et sans doute ne sont-ils pas totalement éradiquées. Parmi les catholiques, l’heureuse diversité tant à se radicaliser : conservateurs, plus ou moins traditionnels d’un côté, et de l’autre ceux qui se considèrent ouverts, progressistes, tenants du dépassement de Vatican II, de la modernisation accélérée de l’institution.

Dans un tel contexte, baptisés, disciples du Seigneur Jésus, si nous avons des points de vue modérés, des convictions discernées, tout à la fois fermes et mesurées, si nous ne prenons pas partie pour les uns contre les autres, pire si nous nous distançons des positions des extrêmes, nous connaissons les oppositions, l’hostilité de beaucoup, nous découvrons que des amis se montrent distants,  et que ceux qui étaient distants se montrent quelquefois agressifs.

Dans les périodes de grandes tensions, beaucoup récusent l’affirmation de Jésus : « ceux qui ne sont pas contre vous sont pour vous ». Au contraire de cette approche du Seigneur, nombre de nos contemporains nous font comprendre :  « si vous ne partagez pas ma position, vous avez non seulement tort, mais vous êtes dangereux, vous prenez rang parmi nos ennemis ». Si nous ne partageons pas les convictions des extrêmes, ils considèrent que nous sommes contre eux, et nous mettent au rang de ceux qui doivent être combattus. Or, quand les extrêmes vous considèrent comme leurs ennemis, sans que vous soyez mous, il est hautement probable que votre approche est intelligente, réfléchie, marquée d’une certaine liberté vis à vis des modes et des idéologies, éclairée par l’Evangile. Ce qui n’était pas très confortable devient rassurant. Pour pouvoir appliquer les recommandations de Jésus, il nous faut avoir des ennemis à aimer, si, nous n’en avions pas, nous ne pourrions qu’aimer nos proches, sans vivre ce dépassement auquel nous sommes fortement invités par le Christ, pour être le levain dans la pâte. Dans l’horizon que je viens de dessiner, nous avons abondance d’ennemis potentiels.

L’exhortation du Christ a alors une formidable résonnance, elle nous confère une mission délicate, mais vitale.

Comment aimer mon prochain qui se considère comme mon ennemi ? Je vous propose d’entendre ce que suggérait Albert Camus qui pour ne pas être un père de l’Eglise partageait avec les chrétiens un humanisme profond !  Je le cite : « Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est aujourd’hui remplacé par la polémique, langage de l’efficacité…Mais quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent, et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard. Grâce à la polémique, nous ne vivons plus dans un monde d’Hommes mais de silhouettes. ».

 Il faut donc établir la juste position, refuser la polémique : celui qui ne partage pas mes convictions, n’est pas un ennemi, mais un adversaire. L’adversaire est celui dont je ne caricature pas les idées, dont je reconnais qu’il peut détenir une part de vérité, que je suis prêt à lui reconnaître sans pour autant me renier, avec lequel je peux commencer par établir la réalité des faits avant de les interpréter. Ne pas réduire l’autre à une silhouette, c’est le considérer comme une personne, avec ses qualités, ses formes de générosités, même si ce ne sont pas les miennes, sa part de bien. Autrement dit, garder de l’estime pour lui, et en définitive, essayer de comprendre son point de vue, ses peurs, ses craintes, ses expériences, son histoire.  N’est-ce pas cela l’aimer ? Il ne dépend pas de nous que nous ayons des ennemis, mais nous pouvons les considérer comme des adversaires. Nous pouvons les combattre, nous devons même dans certaines circonstances les combattre, mais nous devons les respecter et considérer qu’ils peuvent, par-delà les affrontements, devenir des frères.

Au sein de l’Eglise, la formation que vous avez reçue à Franklin, vous prédispose aussi au dialogue : tant que nous nous parlons, tant que nous essayons de nous comprendre, nous échappons à la division, nous exorcisons la violence, quand nous considérons que nous ne possédons pas toute la vérité et que l’autre en détient une part, nous demeurons dans le dialogue fécond, nous aimons notre prochain.

Dans d’autres dimensions de notre monde, lorsque la violence se déchaine, Il faut déjà anticiper les chemins de la paix, c’est la dialectique de l’affrontement et de la diplomatie.

L’association des anciens élèves de Franklin est un lieu privilégié d’amitié, de dialogue, elle vous réunit avec la richesse de vos différences, avec la conscience que les valeurs dont vous êtes les héritiers font de vous, quelles que soient vos convictions, des hommes de réflexion, d’écoute, de dialogue, dont notre pays, notre monde, notre Eglise ont un immense besoin, aujourd’hui plus encore qu’hier, sans doute. Pour nous chrétiens un des traits de notre ressemblance avec Dieu est bien la parole. Or la parole violente, polémique est une parole pervertie, la parole vivante est dialogale, elle est à l’écoute de l’autre, elle est compréhension de son point, de vue, elle nous met à la suite du Christ Fils de Dieu « car le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » et il nous a laissé son commandement : « aimez vos ennemis pour être parfait comme votre père céleste est parfait ».  

Patrick Langue s.j.
Messe annuelle des anciens élèves
de Franklin – Saint-Louis de Gonzague
et de leurs familles
Samedi 15 mars 2025 




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